Un exemple de colonisation des rêves, de l'imaginaire, de la vie intérieure, de l'inconscient (une aliénation intime)
Article remarquable (comme souvent) de Coda (collectif indépendant de journalistes internationaux qui travaillent la “géographie” des régimes autoritaires). L’autrice s’appelle Erica Hellerstein @E_Hellerstein et la photographe Natalia Jidovanu.
(au passage, ce serait bien si l’on citait plus souvent les noms des journalistes quand on se réfère à leurs investigations)
L’article fait entendre la voix, et les souffrances, des modératrices et modérateurs de contenus des réseaux de communications et des IA au Kenya. J’en avais déjà dit un mot du reste il y a quelques jours.
C’est là un exemple typique de ce qu’on peut appeler l’externalisation des déchets du Global North vers le Global South. Un processus d’excrétion, d’évacuation, et plus généralement de “transfert” (qu’on a le droit d’entendre dans sa connotation psychanalytique), des sous-produits indésirables des mondes numériques occidentaux.
Une autre déclinaison de ce que l’excellent Rob Nixon (je suis tellement scotché par son livre) appelle « the slow violence » : le fait, pour ces travailleuses et travailleurs d’être exposé·e·s quotidiennement à toute la cruauté et l’atrocité des fantasmes pervers de psychopathes, et non seulement des fantasmes, mais des crimes bel et bien commis et dont les images sont diffusées via les réseaux de communication numériques.
On exporte donc les sales secrets pulsionnels des sadiques Kenya, dans les appareillages psychiques des travailleuses et travailleurs du Kenya (et d’ailleurs). Lesquels sont chargés de PURIFIER le monde numérique, de le rendre conforme aux règles éthiques édictées par les États (du Nord, mais pas que).
Cette transformation paraît simple du point de vue d’un dirigeant de Google installé dans l’autre Silicon Valley, en Californie.
Mais ce qu’on passe sous silence et qu’on rend invisible, c’est le processus secret par lequel s’opère cette purification : les effets sur les appareils psychiques de celles et ceux qui internalisent ces horreurs. Le modèle freudien du refoulement me vient immédiatement à l’esprit (désolé pour les allergiques à la psychanalyse) : on refoule ici la culpabilité, l’objet intolérable, ce sein qu’on ne saurait voir, en l’exportant dans un autre anonyme (qui devient en quelque sorte une part de notre inconscient : il s'agit ni plus ni moins de coloniser l'inconscient de l'autre) – et comme toujours dans le refoulement, ce mauvais objet qu’on a congédié (dans la Silicon Valley kényane) revient transformé en symptômes et en souffrances psychiques – les fantasmes pervers des psychopathes deviennent les cauchemars, les traumatismes et la terreur des travailleuses et travailleurs du numérique en Afrique.
Pour deux dollars de l’heure.
Et bien entendu, l’opération ne serait pas complète si l’on oubliait d’évoquer la réimportation des profits (pour les investisseurs du Global North), conformément à la logique capitaliste coloniale (et néocoloniale).
Les processus à l’œuvre dans les structures de domination du capitalisme néocolonial peuvent être brutales et spectaculaires : mais la plupart du temps, elles se déploient de manière discrète et leurs effets délétères s’étalent sur une longue durée – comme ces substances toxiques déversées il y a des décennies et qui continuent de faire des ravages sur les générations qui se succèdent. Ici, on peut parler d’une intoxication des imaginaires et des inconscients, ou de la manière dont, on se débarrasse de la part inavouable de la violence des riches dans le psychisme des pauvres, et, dans ce transfert, se fabriquent des fantômes, qui viendront hanter l’esprit des autres.
(et là je songe aussi aux procédures extraordinairement subtiles de traitement des fantômes de l’histoire du Vietnam dans le chef d’œuvre de l’anthropologue Coréen Heonik Kwon, « Ghosts of War in Vietnam »)
(SPOILER) Inutile de dire que ces réflexions devraient nourrir le chapitre de mon bouquin consacré à ce que j’appelle notre « colonialisme intime ».
https://www.codastory.com/authoritarian-tech/kenya-content-moderators/